André Verbrugghe, agent du réseau Kasanga S.R. du M.L.N., relate les faits :
« Samedi 4 août 1944 : nous revenons du maquis de Saint-Carreuc où nous avons mis en lieu sûr notre chef Ruppert Nordheim, délivré par les patriotes, le 1er août, de la maison d'arrêt de Saint-Brieuc, où il était enfermé.
Avec nous se trouvent Francis Guinart, Francis Fabre et Massimo Tognon, mais ce dernier nous quitte et rentre avant nous à Saint-Brieuc. Arrivés à Beausoleil, nous apercevons un camion citerne chargé d'essence et une moto convoyés par trois russes. On nous signale, à ce moment, que Massimo Tognon est dans les parages avec un groupe de patriotes. Nous le rejoignons, et ensemble, partons pour nous emparer du camion et des russes. En plus de notre précédente équipe, nous avons avec nous, les frères Le Dantec, M. Henaux, Y. Le Bars, A. Gilet, C. Le Grand, J. Chansec, Aexandre Le Couëdic, et une vingtaine d'autres gars.
Nous sommes armés de trois mitraillettes, d'un mousqueton, de revolvers et de grenades. Arrivés devant le garage Huguet, nous nous trouvons face à face, non plus seulement avec les russes, mais avec une colonne de SS venus de Langueux. En avant de la colonne se trouve un officier à bicyclette. Nous braquons nos mitraillettes sur les premiers SS. Massimo Tognon leur demande, en allemand, de ne pas tirer et de se rendre. L'officier allemand met pied à terre, le fusil suspendu à son cou, contre sa poitrine. On croit qu'il va parlementer, mais brusquement il braque son fusil vers nous et tire sans épauler. Massimo Tognon tombe agenouillé à mes pieds.
Aussitôt, je riposte en tirant à la mitraillette, coup par coup. De son côté Y. Le Bras tire avec son mousqueton. Un allemand tombe, les autres se dégagent hors du champ de tir. Je continue à tirer pour permettre à mes camarades de se replier. Je reste seul avec Le Grand et Chansec. Une rafale de mitraillette percute aux pieds de Le Grand sans le toucher. Mon chargeur devenu vide, je saute dans le jardin de Monsieur Robert, rue La Fayette, car l'ennemi vient de mettre ses lance-flammes en action et tire au canon de 37 mm.
Nous ne sommes ni organisés, ni assez armés pour continuer le combat, cependant les allemands ont peur et n'avancent que prudemment, commandés par leur lieutenant en bras de chemise. Massimo Tognon est couché, mort sur la route, les soldats le fouillent (et lui volent sa montre en or). Nous entendons le petit Alexandre Le Couëdic qui, blessé, appelle du champ en face. Il nous paraît impossible de le secourir, car la rue La Fayette et la rue Joseph Le Bris sont sous le feu de l'ennemi.
A ce moment, l'héroïque infirmier François Joseph part, agitant un drapeau blanc, et sous les balles va chercher un de nos blessés qu'il ramène. Il repart ensuite au secours du petit Alexandre Le Couëdic qui, la cuisse fracassée, a pu se traîner jusqu'au couloir du café du Stade. Un allemand qui se trouve contre la façade du café vise François Joseph et le tue à bout portant. Presque en même temps, Alexandre Le Couëdic est achevé par un obus de 37 mm.
Un vieil homme, Monsieur Bienaimé Dujardin, entreprend de fermer le portail métallique du chantier Blivet-Gaudu dont il est le gardien. Les Allemands tirent à travers le portail et le tuent. L'ennemi, toujours menaçant, se retire en essayant de pousser le camion d'essence, mais il doit l'abandonner en face de l'église Sainte-Thérèse, où nous pouvons nous en emparer. Il était temps, car d'autres Allemands arrivent.
Dans la soirée, deux autres résistants, Jean Poilpot et Yves Le Roy ont été tués par les Allemands, rue Paul-Bert, non loin du précédent combat, dans des conditions qui n'ont pu être précisées.
L'action de nos camarades, si elle fut malheureuse pour eux, préserva peut-être Saint-Brieuc d'un retour offensif de l'ennemi, car celui-ci s'imaginant avoir à faire à un nombre important d'adversaires traversa la ville précipitamment sans s'y arrêter.»
Saint-Brieuc fut libérée le 5 août.
|