LES PREMIERS PARACHUTAGES D'ARMES extrait de l'ouvrage de Louis PICHOURON, commandant ALAIN
MÉMORE D'UN PARTISAN BRETON
(entre parenthèses précisions ajoutées ne figurant pas dans l'ouvrage)
Louis PICHOURON commandant ALAIN
originaire de Plouguiel
pages 129 à 135
Fin février j'eus un rendez-vous avec Noël COZIC au cours duquel ce dernier me demanda mon accord pour l'enlèvement éventuel de Jean LE JEUNE de l'hôpital de Lannion, où il était gardé par des gendarmes. Après lui avoir donné mon opinion sur la préparation, je lui demandai s'il avait des relations à l'intérieur de l'hôpital ?
- Oui, on m'a mis en relation avec un membre du personnel.
- Bien, et ton équipe pour l'enlèvement ?...
- Je ne veux pas leur parler trop tôt, mais ils sont déjà choisis, ce sont des FTP triés sur le volet, d'ailleurs tu les connais : FISTON, LE GUERN, LE LOUET, Marcel PAVEN et peut-être un ou deux autres.
- Pour l'armement de ton équipe je m'en charge, je dois recevoir des parachutages dans les jours qui viennent ; d'ailleurs tu seras prévenu dès que ça va tomber ; mais surtout le secret le plus absolu sur toute la ligne.
- T'en fais pas ALAIN, me répondit mon interlocuteur.
Effectivement, je venais d'être prévenu par le BOA (Bureau aux Opérations Aériennes) que deux parachutages d'armes allaient avoir lieu dans la nuit du 2 au 3 mars sur les terrains prévus.
François TANGUY à Plounévez-Quintin organisa immédiatement son équipe d'interception et, comme prévu, fit couper des gerbes de genêts pour couvrir le dépôt de containers, en attendant la répartition des armes.
Je prévins également Ernest GEORGELIN à Maël-Pestivien pour que lui aussi prenne les mêmes dispositions.
Madame François TANGUY qui faisait la liaison entre le BOA et nous, me passa les indicatifs des parachutages, qui furent les suivants :
Pour Maël-Pestivien : "Les voyageurs attendent au guichet, les billets sont rares."
Pour Plounévez-Quintin : "Les poussins sont gentils, leur duvet est chaud."
Au soir du 2 mars nous étions à écouler des messages de la radio de Londres. Tout à coup on poussa une exclamation ; les deux messages venaient de tomber coup sur coup. Donc les parachutages allaient avoir lieu cette nuit là entre minuit et deux heures du matin.
Aussitôt, je dis à RICHARD : maintenant tache de ne pas louper ton parachutage et demain matin tu iras voir à Plounévez-Quintin si François TANGUY aura intercepté le sien, et rendez-vous chez GEORGELIN à 18 heures demain soir. Quant a moi je pars immédiatement prévenir les chefs des secteurs Nord pour qu'ils prennent leurs dispositions pour venir chercher les armes, car il ne fallait à aucun prix que ces armes restent longtemps sur place, au risque d'être découvertes et de tomber entre les mains de l'ennemi.
À vélo par un froid glacial, je roulai dans la nuit. Avant minuit j'étais rendu au village de Guénézan, en Bégard. Là, exténué, je m'arrêtai chez le père LE MEUR, vieux patriote, qui depuis longtemps m'avait offert l'hospitalité quand j'étais de passage.
Le lendemain, avant le jour, j'étais à nouveau sur la route.
Dans la matinée j'avais pris contact à Plouec-du-Trieux avec Désiré CAMUS, CE (Commisaire aux Effectifs) du secteur FTP Nord 2. Je lui demandai de prévenir Pierrot JOURAND, CO (Commissaire aux Opérations) du même secteur, et qu'ils prennent leurs dispositions pour venir chercher des armes et surtout prévoir un véhicule à cet effet.
- Mais, me demanda CAMUS, où et quand irons-nous prendre ces armes ?...
- Je reviendrai sans tarder pour vous donner ces indications et surtout discrétion absolue. Je retournai par Trégrom dans l'espoir de toucher GILBERT (François TASSEL de Ploubezre), CO du secteur Nord 1, ou TRÉDAN (Yves TREDAN de Vieux-Marché) chef des groupes FTP "La Marseillaise".
À 6 heures du soir, comme convenu, j'étais de retour à Maël-Pestivien. RICHARD et NÉNESSE m'attendaient. Dès que je vis leur mine épanouie, je compris que les parachutages avaient eu lieu.
On se rendit immédiatement sur la lande de Kerouzach. En arrivant je remarquai tout de suite ce que j'attendais : le grand tas de gerbes d'ajoncs et de genêts était là, très bien fait, dans un coin de la lande. Personne n'aurait pensé que dessous était dissimulé un stock d'armes. RICHARD et NÉNESSE se mirent à décrire les péripéties du parachutage.
- Depuis minuit, me raconta NÉNESSE, nous étions là avec 10 hommes ; nous avions pris nos précautions ; les feux de balisage étaient en place ; il était environ une heure du matin lorsqu'on entendit un grondement sourd venant de la direction de Bourbriac et un avion passa à très basse altitude au dessus de nos têtes.
Aussitôt, enchaîna RICHARD, je donnai l'ordre d'allumer les feux de balisage et avec ma lampe torche dirigée vers le ciel je me suis mis à émettre l'indicatif. On entendit à nouveau un grondement sourd (les appareils en mission spéciale étaient munis de silencieux). Au même instant, dans la pénombre, on distingua d'énormes cigares suspendus à des parachutes qui descendaient rapidement vers le sol et ça a été parfait. Les containers sont tombés juste dans l'alignement des feux. Dès que les containers furent au sol, nous avons commencé par en ouvrir un pour nous armer et après on se sentit plus fort.
Je félicitai RICHARD et NÉNESSE ; ensuite je demandai à RICHARD :
- Et Plounévez-Quintin ?...
- Pareil qu'ici ; tout s'est bien passé avec François TANGUY et son équipe. Maintenant il nous reste à faire la répartition et surtout, il ne faudra donner d'armes à personne, sans ordre formel de ma part, les attributions d'armes se feront la nuit et, exceptionnellement, le jour.
Les jours suivants ce fut l'organisation de l'acheminement des armes et des munitions vers les différents secteurs FTP.
Étant le seul, avec ANDRIEUX (Marcel PERROT, alias ANDRIEUX de Trédrez), à connaître les chefs de secteur du département, ce fut à nouveau des randonnées à vélo pour contacter encore les chefs de secteur, leur donner le lieu et l'heure, le mot de passe et les aider a choisir leur itinéraire.
Les nuits suivantes ce fut la répartition. Il y avait un peu de lune lorsque je me rendis avec NÉNESSE sur la lande de Kerouzach pour faire une première distribution. Dans la nuit tout était calme en dehors des ululements lugubres des oiseaux nocturnes.
En entrant dans la lande, on vit une ombre se détacher d'un fourré, c'était le guetteur, sans mot dire il s'approcha de nous mitraillette au poing, capote de soldat et béret basque. En voyant cette silhouette à l'allure martiale, on se serait cru à l'entrée d'un bivouac d'une armée en campagne. NÉNESSE lui fit un signe de la main, inutile d'ailleurs, car déjà le soldat nous avait reconnus et disparaissait à nouveau dans le buisson.
En dehors des guetteurs, nous avions une demi-douzaine d'hommes à notre disposition ; ils étaient là à côté du dépôt d'armes. En les approchant je reconnus MENGUY, chef de groupe FTP de Callac, et les trois frères GRENEL des FTP de Maël-Pestivien, Armand, Yves et Jean ; le plus jeune avait 16 ans. J'entendis l'un d'eux dire à voix basse :
- C'est ALAIN qui arrive, ça va commencer.
Ils m'entourèrent et me serrèrent la main.
- Tu vois, ALAIN, on est là, me dit MENGUY (Pierre Louis MENGUY, fusillé le 6 mai 1944 à Ploufragan).
- Alors, les gars, nous allons commencer. Nous allons d'abord découvrir une partie des containers et vérifier leur contenu.
NÉNESSE se saisit d'une fourche et au bout d'une minute le tas d'ajoncs était défait, laissant apparaître une pile de containers bien arrimés. On fit descendre celui du dessus, ensuite il fallait l'ouvrir ; NÉNESSE, à l'aide d'une pince, se mit en devoir de faire jouer le panneau d'ouverture et au bout de quelques minutes il joua sur ses glissières, laissant apparaître une ouverture rectangulaire.
MENGUY y plongea sa main et en peu de temps nous avions sur le gazon une pile de mitraillettes Sten, des colts, des grenades défensives et une grande quantité de cartouches.
Quand le container fut vide, je m'aperçus qu'il n'y avait pas de plastic.
Aussitôt je fis ouvrir un deuxième dans lequel on en découvrit en quantité importante, ainsi que des boîtes de crayons à retardement, cordeau détonnant et autres accessoires pour la démolition, le tout bien emballé et en parfait état.
Tout à coup on entendit au loin le bruit d'un véhicule venant de la direction de Kerbalain, chemin vicinal très peu fréquenté aboutissant au carrefour de Gurunhuel, sur la route de Guingamp.
- Tiens, dis-je en regardant ma montre, ce sont ceux du secteur Nord 2 qui arrivent.
Je me rendis à l'entrée de la lande et je dis au guetteur :
- Ce sont les copains qui arrivent, laisse moi m'en occuper.
La camionnette s'approchait doucement ; on sentait que les occupants cherchaient l'entrée du terrain de parachutage ; elle stoppa à l'entrée de la lande, je m'approchai et je reconnus PIERROT (Raoul JOURAND de Pommerit-le-Vicomte), CO du secteur Nord 2, assis à côté du conducteur ; lui aussi m'avait reconnu ; je lui fit signe d'approcher et la camionnette entra doucement dans la lande. PIERROT sauta dehors et vint vers moi.:
- Alors, ALAIN, tout va bien ?
- Oui, fais avancer ton véhicule à côté du tas d'ajoncs là-bas et, tu seras servi tout de suite.
En un quart d'heure la charge était faite ; trois containers étaient vides ; PIERROT voulait en prendre encore davantage mais le FTP conducteur s'interposa.
- Ah non, assez comme ça, regarde les ressorts ! PIERROT soupira en me disant :
- Je n'aurai jamais assez pour armer mes hommes.
- Ne t'en fais pas, au prochain parachutage tu en auras encore.
Pendant le chargement PIERROT et son chauffeur avaient pris soin de s'armer chacun d'un colt, prêts à tirer, car il n'était pas question de se laisser arrêter avec un tel chargement.
À peine le véhicule avait-il disparu dans la nuit, qu'on entendit le bruit d'un autre venant de la direction de Bulat-Pestivien. C'était ceux du Secteur Nord 1. Après avoir donné le mot de passe au guetteur, la camionnette entra dans la lande.
Pendant que nous faisions le chargement, MENGUY, qui avait été reconnaître quelqu'un à l'entrée, revint et me dit à l'oreille :
- Noël COZIC est là ; il veut te parler.
- Terminons le chargement de celui-ci et après on verra pour lui.
- Après le départ du véhicule du Secteur Nord 1, Noël s'approcha, il avait un énorme sac à guano sous le bras. Je lui dis :
- Viens par là Noël, qu'est-ce qu'il te faut ?...
- II me faut cinq ou six mitraillettes, autant de colts et de grenades et des munitions.
Déjà MENGUY avait commencé à lui remplir son sac et en quelques minutes la commande fut honorée. Noël soupesa son sac :
- Oh bon sang, que c'est lourd, pourvu que le vélo tienne !...
- Oui, là tu as de quoi faire du grabuge, hein !
- Oui, ALAIN, et ça ne va pas tarder.
Nous étions dans la nuit du 7 au 8 mars.
Le 9, à 19 heures, Jean LE JEUNE fut enlevé de l'hôpital de Lannion par Noël COZIC et son équipe de FTP. Tout s'était bien passé. En un clin d'oeil, les deux gendarmes de garde furent terrassés et chloroformés, Jean LE JEUNE rapidement embarqué dans une traction - avant pilotée par Noël, dans laquelle toute l'équipe avait pris place ; ensuite ce fut le repli "stratégique" vers la liberté.
Mais revenons a nos parachutages : le lendemain soir, toujours en camionnette, ce fut le tour du petit LORGERÉ (Jean LORGERÉ, tué au combat lors de la Libération de Lézardrieux le 15 août 1944), chef des FTP de Plouisy ; ensuite ce fut CAZOULAT (Eugène CAZOULAT de Callac, fusillé le 6 juin 1944 à Ploufragan), CO du secteur de Callac. Après que ces derniers furent servis, il ne restait plus que trois containers. NÉNESSE commençait à me regarder de travers :
- Dis donc, ALAIN, est-ce que tu as fini d'en distribuer aux autres ; tu sais, il faut penser à nous aussi ; tu sais bien que la plus grande partie des FTP du coin reste à armer.
- Mon vieux NÉNESSE, le reste est pour toi et tâche de les distribuer le plus rapidement possible ; s'il t'en reste, fais-en un dépôt dans un endroit que tu seras seul à connaître, car j'ai le pressentiment qu'un jour ou l'autre il y aura de la casse. Je ne pense pas qu'il y ait un seul mouchard dans ce pays, mais les rumeurs pourraient s'étendre et le jour où ça va arriver aux oreilles du fameux adjudant PRIGENT, chef de la brigade de gendarmerie de Callac, la répression s'abattra sur nous, et, comme toujours, elle sera féroce.
Donc, NÉNESSE, dès maintenant il va falloir préparer tes hommes à regagner le maquis avec leurs armes ; c'est là qu'ils seront le plus en sécurité ; quant à moi, je les aiderai à s'organiser et je veillerai sur eux.
- Oui mais, ALAIN, nous ne sommes encore qu'au début de mars, ils crèveront de froid.
- Dis leur qu'il vaut mieux attraper froid au maquis que de passer de vie à trépas devant un poteau d'exécution ; donc, dès le premier signe de répression, tous les hommes armés au maquis et sans hésitation, car il y va de leur vie.
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Les armes destinées au secteur de Belle-Isle-en-Terre furent transportées par un camion de Callac escorté par CAZOULAT et quelques FTP.
Le camion chargé de cinq containers arriva sans encombre à Loc-Envel où AUBERT (Aimé JEGOU de Loc-Envel) l'attendait à 2 heures du matin. Là les armes furent prises en charge par ce dernier, qui devait les répartir entre les groupes.
Les cinq containers furent cachés dans les fourrés à 200 mètres du vieux moulin de Loc-Envel, mais pour qu'on ne puisse pas déceler l'emplacement du dépôt, AUBERT fit la distribution au Moulin Bastien. Là, à trois heures du matin, les chefs de groupes FTP accompagnés de quelques hommes vinrent la nuit suivante prendre possession du lot qui leur était destiné. Le mot de passe était "France d'abord". Paul NOGRÉ, armé d'une mitrail-lette, était chargé d'intercepter les arrivants.
Le premier chef de groupe à se présenter fut le jeune Jean COANTIEC de Plougonver, ensuite HAMONOU (Marcel HAMONOU) de Plounévez-Moëdec, Louis LALÈS de Louargat, Yves BELLEGUIC de Belle-Isle-en-Terre, Jean CHEPPE, qui avait été recruté pour leur apprendre le maniement de ces nouvelles armes, était sur place.