LIBÉRATION DE LANNION
Le témoignage écrit d'un Américain
Lettre de H. Guyford Stever
au maire de Lannion


article paru dans le Trégor, numéro hors-série
cinquantième anniversaire de la Libération
octobre 1994


La lecture de cette lettre permet de mettre en évidence plusieurs choses :
-1- le 10 août 1944, à leur arrivée à Lannion, les quatre militaires américains H. Guyford Stever, M. Bennet Archambault, Eric Bradley, Cari Lindstrand furent les premiers militaires américains à arriver dans Lannion.
-2- l'accueil chaleureux de la population dans la ville de Lannion libérée par la Résistance.
-3- l'objectif des quatre militaires américains fut de faire du renseignement.
-4- lors de leur parcours pour rejoindre Lannion, les quatre militaires américains trouvèrent partout des villes libérées.

Ce témoignage est à croiser avec celui que fit Corentin André sur la Libération du secteur de Lannion, la lettre citant trois officiers Français soit : Corentin André, Franz Petrei et Amédée Le Houerou.

En fin de lettre sont citées les oibsèques de François Prigent qui fut abattu par les Allemands avec son camarade Jean Dagorn le 22 juillet 1944 à Pleumeur-Bodou et dont les corps furent pendus à un arbre et leurs maisons incendiées, la petite fille citée est Francette Prigent adhérente à l'ANACR.

Lettre au Maire de Lannion

Les 10, 11 et 12 août 1944, un officier américain, H. Guyford Stever, est envoyé de Rennes où il est basé, jusqu'à Perros-Guirec pour prendre des renseignements sur un site des environs où les Allemands ont installé un radar. Il raconte ces trois jours extraordinaires, où le hasard lui permit d'assister à la capture de 150 Allemands et d'être le premier Américain à entrer dans Lannion libérée...

Au début du mois d'août 1944, j'ai quitté provisoirement mon poste d'officier de liaison scientifique civil à l'ambassade américaine de Londres pour une mission technique en Bretagne, plus précisément pour inspecter l'emplacement d'un radar allemand près de Perros-Guirec. Ci-joint la copie du rapport de mission que j'ai rendu à la fin du mois d'août. Comme vous pouvez le voir, Lannion et ses habitants se sont distingués au cours de notre mission.
Des quatre membres de notre groupe, le chef, colonel Eric Bradley, USA, quitta l'armée de l'air à la fin de la guerre et son associé, le commandant Cari Lindstrand devint colonel. J'ai depuis perdu leur trace. M. Bennet Archambault, qui fut l'attaché scientifique de l'ambassade des Etats Unis à Londres occupa une position élevée à la tête d'un domaine industriel, en devenant le président de la Stewart Warner Corporation de Chicago. Il vit toujours, et, même en retraite, reste très actif à Chicago et dans les affaires. Après la guerre, je revins à l'Institut de Technologie du Massachussets comme professeur d'aéronautique et d'astronautique, et devins plus tard Président de l'Institut de Technologie de Carnegie et de l'Université Mellon de Carnegie, puis me rendis à Washington à la direction de la Fondation Nationale de la Science et devins conseiller scientifique du président Gerald Ford à la Maison Blanche. Dans ma demi-retraite, je travaille souvent pro bono publico pour plusieurs organisations scientifiques.

Notre mission en Bretagne revient souvent dans les souvenirs que nous avons gardé de la seconde guerre mondiale. Ma femme et moi avons passé deux semaines en Angleterre et en France pour la commémoration du D-Day, et avons été très désappointés de ne pouvoir nous rendre en Bretagne.

Je pense que votre ville va bientôt célébrer le mois d'août 1944. Si l'un d'entre vous connaît des survivants des missions que nous avons effectuées à Perros-Guirec ou à Lannion, s'il vous plaît transmettez-lui nos remerciements. Je me souviens bien de tout le monde, particulièrement d'un jeune homme chantant magnifiquement des chansons pleines d'émotion sur la Bretagne et la France. J'ai été impressionné par la profondeur de sentiment que tous les Bretons ont montré.
Mes meilleurs vœux à tous les habitants de Lannion.

H. Guyford Stever

PS Je remercie les deux hommes qui nous ont aidé à Trégastel après que nous ayons quitté Lannion, Wilfred Joullie et Jean Le Flem, bien que je ne sache pas s'ils sont vivants et résident là où ils vivaient alors. Si quelqu'un est resté en re-lation avec eux, faites-leur s'il vous plaît parvenir ce message.


Les deux jours les plus étonnants de ma vie
écrit le jeudi 24 août 1944
Deux des expériences les plus étonnantes de ma vie ont eu lieu les jeudi, vendredi et samedi 10,11 et 12 août 1944. Afin de mieux exprimer mes sentiments, je dois revenir un peu en arrière...
A cette époque, la troisième armée américaine, sous les ordres du Général Patton, avait coupé les Allemands occupant la péninsule Brestoise du reste de la France, et ses colonnes armées pilonnaient Chartres, à 50 milles de Paris. Il y eut quelques petites colonnes armées pour attaquer les Allemands cachés dans les points forts de la péninsule comme Saint-Malo, Saint-Brieuc, Brest, Lorient, Saint-Nazaire, mais en général, il y eut très peu de troupes américaines dans cette zone. La plus grande partie se battait à l'est.
Les alliés avaient parachuté des armes et des provisions, aussi bien que des officiers, pour aider à l'organisation du maquis dans la péninsule, et dépendaient beaucoup de ces Forces Françaises de l'Intérieur pour déloger les plus petites unités allemandes et pour rassembler les prisonniers. Ils envoyaient des blindés seulement aux points stratégiques. Une grande partie de la péninsule brestoise a été libérée des Allemands avant l'arrivée des Américains.
Dans la semaine du 8 au 14 août, je fus assigné comme Observateur Technique à l'Air Technical Intelligence Section, ASC, USSTAF, avec le dessein d'examiner certains types d'équipements et de sites techniques occupés par les Allemands. Le matin du 10 août, M. Bennet Archambault, mon patron à l'OSRD Londres, le Colonel Eric Bradley, le commandant Cari Lindstrand et moi sautèrent dans deux jeeps de nos quartiers-maîtres près de Rennes pour rouler jusqu'à l'emplacement d'un radar allemand près de Perros-Guirec sur la côte nord de la Bretagne. Nous faisions bien attention aux groupes d'Allemands isolés depuis que le jour précédent nous avions roulé vers Lorient, pensant que la ville était aux mains des Américains, pour tomber tout simplement en première ligne.

450 Allemands capturés
Il y avait quatre heures de route pour arriver jusqu'au site et comme nous conduisions, nous avons vu de moins en moins de véhicules américains. Et au fur et à mesure que la densité des véhicules américains baissait, l'accueil des Français nous faisait augmentait. On commençait à s'habituer à faire des signes de mains aux Français et à faire le salut militaire aux vieux soldats français, jusqu'au moment où nous sommes entrés dans Lannion : les rues débordaient de monde, criant et nous acclamant, nous jetant des fleurs. Cela devint même si bondé qu'il fallut que la police française nous précède pour nous frayer un chemin à travers la foule. Nous étions les premiers Américains à mettre le pied dans la ville.
Les manifestations de bienvenue continuèrent dans chaque village et chaque hameau qui se trouvait sur notre route, jusqu'au site. Mais la plus grosse surprise de toutes nous fut réservée alors que nous tournions pour prendre la route qui menait à l'emplacement occupé par les Allemands. Tout le côté de la colline sur laquelle était établi le site était couverte de monde. Nous avons d'abord pensé qu'il s'agissait d'une cérémonie française. Puis nous nous sommes rendu compte qu'il s'agissait de soldats allemands armés jusqu'aux dents, avec des armes blanches, des revolvers, des mitrailleuses, des armes anti-tanks et tout..
A la barrière, se tenaient quatre officiers allemands, discutant avec trois officiers des Forces Françaises de l'Intérieur sous un drapeau parlementaire. Les Allemands refusaient de se rendre aux Français, alors eux, les Français, nous demandèrent de prendre la suite des négociations, puisque nous étions les seuls alliés à plusieurs milles autour. Alors les 4 officiers allemands ont conduit les 4 Américains et les 3 officiers français à travers les mines, jusqu'à la baraque du commandant allemand, afin de discuter.
Après une longue discussion, nous avons convaincu les Allemands qu'ils devaient se rendre. La discussion était rendue très difficile du fait que personne dans le groupe ne parlait bien à la fois le français, l'anglais et l'allemand. Quelques officiers français nous rejoignirent, un capitaine canadien des affaires civiles et un interprète GI américain qui parlait allemand mais pas français. Les discussions s'étaient adoucies quand l'officier russe de l'armée allemande entra en coup de vent dans la pièce. Il avait 150 Russes blancs sous ses ordres, se battant pour les Allemands. Ils ne voulaient pas se rendre parce qu'ils pensaient que s'ils le faisaient, ils seraient rapatriés chez eux pour être exécutés. Le Colonel Bradley leur écrivit une note pour être sûr qu'ils seraient traités comme les autres prisonniers allemands, donc finalement ils acceptèrent de se rendre.
Après avoir rendu officiellement ses armes et ordonné à ses hommes de laisser tomber les leurs, le commandant allemand commanda du Champagne pour tout le monde. Les Allemands partirent pour empaqueter leurs affaires personnelles.
Le commandant allemand ressemblait et agissait comme Hermann Goering à l'âge de 25 ans. Il était habillé très soigneusement et appliquait toute la pompe et la cérémonie de l'ancienne école d'officiers allemands. Son second en commandement était le rat allemand typique, un neveu du baron Manfred von Richthofen qui se distingua lors de la première guerre mondiale. Tout au long des négociations, il prétendit qu'il ne parlait pas l'anglais mais après la capitulation, il conduisit une conversation en anglais courant. Un autre officier était jeune étudiant chimiste quand la guerre éclata. Il avait pris part à la difficile bataille de Russie et ne pouvait pas comprendre la débâcle de l'armée allemande en France. Le quatrième était un bon officier d'infanterie allemand qui était très amer sur son sort, pensant que c'était la fin.
La plupart des Allemands (ils étaient 450 sur le site) étaient contents d'avoir fini la guerre et pensaient déjà que c'était une question de temps avant que tout ne soit fini.
Par moments, j'avais pitié d'eux individuellement mais après y avoir réfléchi, je réalisais que c'était justement le piège dans lequel les Allemands voulaient que nous tombions une fois encore !
Pour continuer l'histoire, nous avons capturé une autre centaine d'Allemands à environ un mille et demi de là sur la route. On prit un peu de temps pour faire des arrangements pour transporter tous les prisonniers dans un dépôt français près de Lannion mais tout fut finalement arrangé. Les officiers allemands firent le voyage dans notre jeep puisqu'ils devaient être traités comme des officiers.
Tous les Américains furent invités par les officiers Français à un grand banquet de la victoire. A l'arrivée, nous fûmes accueillis généreusement. Le banquet était très bon. Le maire et les autres élus locaux étaient là, de même que quelques très jolies Bretonnes. De temps à autre, quelques-unes accouraient vers nous avec de gros bouquets de fleurs et nous donnaient les traditionnelles trois bises sur chaque joue. Les filles qui étaient en âge d'embrasser trichaient puisque leurs baisers visaient plutôt le milieu avec juste un léger mouvement d'un côté ou de l'autre. Après le long banquet, nous roulâmes jusqu'à un immense château des environs où les Français nous avaient réservé un logement.. Après avoir parlé politique pendant un long moment, discussion qui fut suivie d'un bain, nous nous sommes retirés pour achever cette première journée exceptionnelle.

Un dîner en ville
Le matin suivant, nous sommes retournés sur le site pour l'examiner sous un aspect plus technique. Au cours de cette opération, nous avons récolté quelques souvenirs personnels, le plus important des miens étant l'emblème nazi de la station. Dans l'après-midi, l'inspection étant terminée, M. Archambault et le Colonel Bradley retournèrent à Rennes et le commandant Lindstrand et moi roulèrent vers d'autres sites.
Plus tard cet après midi-là, Lindstrand, qui avait été malade la plus grande partie de la journée, repéra une pharmacie dans la ville de Trégastel, donc nous stoppâmes la jeep. Lindstrand pénétra à l'intérieur. Resté dans la jeep, je fus soudain entouré de centaines de gens qui m'acclamaient, attendant de m'embrasser et de me serrer la main. Après environ 25 minutes, Lindstrand revint avec une invitation pour le thé et le dîner. Nous acceptâmes. La foule nous emboîta le pas jusqu'à la maison de notre hôte, le pharmacien qui était moitié français, moitié anglais. Le maquis se chargea de notre jeep pour la nuit.
Le dîner fut préparé par toute la ville, chaque famille avait contribué : l'une le pâté de foie gras, l'autre les sardines, une autre le vin, etc.. Encore une fois c'était excellent et encore une fois les élus locaux étaient là. Mais le plus intéressant a été d'entendre les Français raconter ce qu'ils avaient ressenti durant l'occupation. Il n'y a pas de doute que les Français étaient très sincères dans leur accueil très chaleureux des Alliés. La résistance a été très active et a considérablement aidé nos armées. Les Français n'aiment pas les Allemands ordinaires et haïssent les Nazis, la Gestapo et les troupes d'assaut. Ils sont sûrs que les mauvais traitements et les représailles qu'ils ont subis étaient dus à la Gestapo et aux troupes d'assaut et non à l'armée allemande régulière.
La Bretagne n'a pas sérieusement souffert du point de vue de la nourriture, sauf pour les extras comme le café, le thé, etc.. Je comprends tout de même que les grosses villes françaises ont été sérieusement à court de nourriture à cause de la rareté des transports.
Tous voulaient savoir des choses à propos des bombardements aussi nous leur avons raconté. Cette nuit-là, à cause des groupes d'Allemands dispersés dans les environs, le Maquis déploya une garde intense autour de la maison. Pendant la nuit, ils commencèrent à tirer ce qui m'inquiéta beaucoup, surtout que je n'ai su qu'on avait été gardés que le lendemain matin.
Le matin suivant, alors que nous quittions la maison pour nous rendre à la jeep, nous avons trouvé le chemin décoré avec des fleurs, des symboles classiques comme le V de la victoire, la croix de Lorraine, Bienvenue, etc... Nous avons été submergés de fleurs et de baisers.
On nous demanda de rester pour les funérailles du dirigeant local des Forces Françaises, mais comme nous devions partir, nous avons déposé des fleurs avec une inscription de circonstance. Aller voir ce cercueil, embrasser la veuve et sa petite fille, fut l'expérience la plus émouvante que j'aie jamais eue. Surtout à cause des circonstances de cette mort.
Sa femme fut prise alors qu'elle apportait des bandages au Maquis. Pour la punir, les troupes d'assaut décidèrent de brûler sa maison jusqu'à ce que son mari, connu pour appartenir au Maquis, se rende de lui-même à un certain moment. Il ne le fit pas, aussi la maison fut brûlée. Plus tard, il fut pris et tué et son corps fut attaché à un arbre des environs où il fut laissé sans sépulture pendant un moment, jusqu'à ce que les troupes d'assaut se retirent de cette zone. J'avais toujours entendu parler de la brutalité des Allemands, mais je ne l'avais jamais vécue directement avant ça.
Ces deux jours ont représenté pour moi deux expériences entièrement différentes : la première, excitante et pleine de suspense, fut la capture des Allemands. L'autre, celle dont je me souviendrai longtemps, fut la découverte de la façon dont les Français ont
vécu et sont morts sous l'occupation allemande.

50 ans après, Corentin André montrant la maison de Mez-Gouez à La Clarté
où se déroulèrent les négociations

photo Le Télégramme 10 août 1994

50 ans après, devant la maison de Mez-Gouez à La Clarté
où se déroulèrent les négociations
de gauche à droite Jacques Margaté, André Bonnot, Corentin André, Marcel Diguerher, André Le Cornec et Armand Tilly
photo Le Télégramme 10 août 1994