LIBÉRATION DU SECTEUR DE LANNION
Le témoignage de François Thomas,
le combat du Cruguil


article paru dans le Trégor, numéro hors-série
cinquantième anniversaire de la Libération
paru en octobre 1994


Le Cruguil en Lannion se situe en bordure de l'axe routier Lannion - Perros-Guirec, sur la droite se trouve un château du même nom.
De l'autre côté de l'axe routier se trouve le manoir de Kerigant qu est situé sur la commune de Saint-Quay-Perros, depuis les années 2000 il est entouré de bâtiments à vocation commerciale.
Le 10 août 1944, 599 prisonniers allemands furent parqués dans un champ sur la gauche du chemin d'accès au manoir. D'après des témoignages les prisonniers furent fouillés, certains se délestèrent de différents objets tels que des montres en les enterrant, résultat de vols et de pillages, plusieurs années plus tard certains de ces objets refirent surface lors du travail de la terre par le cultivateur des lieux.
François Thomas a participé aux durs combats de la Libération de Perros-Guirec.
A la fin du mois de juillet 1944, la situation des troupes allemandes d'occupation du secteur de Lannion était désespérée. La garnison de La Clarté en Perros-Guirec, forte d'une cinquantaine d'hommes, s'était retranchée dans les blockhaus de la batterie antiaérienne de Mez-Gouez et n'en sortait que pour de rapides achats de nourriture au bourg de La Clarté. Quant à celle de l'aérodrome de Servel, sensiblement de même importance, sa situation était encore plus critique car elle était encerclée par les Forces française de l'Intérieur qui s'apprêtaient à passer à l'attaque.
Au sud et à l'ouest se trouvait les FFI du capitaine Maurice. Au nord et à l'est campait le maquis fort d'une quarantaine d'hommes dont je faisais partie, commandé par le capitaine Yves Hascoët. Notre poste central était dans la chapelle du Rusquet en Brélévenez et les fermes environnantes et les maquisards étaient dispersés dans les champs entourant le terrain d'aviation.
J'y avais de nombreux camarades dont plusieurs vivent encore. Il y avait ainsi deux Russes déserteurs de l'armée allemande et Joseph, un Tchèque, déserteur lui aussi, qui avaient apporté leur armement. Comme armement, nous avions des armes légères : deux ou trois fusils mitrailleurs, des fusils anglais et même allemands récupérés lors d'embuscades, des mitraillettes " Sten ", des grenades et un canon allemand à répétition antiaérien de 20mm pris également aux Allemands.
Le 2 août 1944, en début d'après-midi, un agent de liaison de la Résistance de Perros-Guirec, vint nous avertir que la garnison de La Clarté avait quitté ses fortifications et avait pris la route de Lannion pour venir se rendre. En effet à cette date, les troupes allemandes du front de Normandie étaient complètement en déroute depuis la percée d'Avranches et les forces américaines avançaient rapidement vers la Bretagne, certaines ayant déjà dépassé Rennes. En fait, nous l'apprîmes ensuite, la garnison de La Clarté ne venait pas se rendre, mais délivrer celle de Lannion qui se trouvait en grand danger.

Dans la gueule du loup
Le capitaine Hascoët désigna une douzaine de maquisards dont je faisais partie en raison de mes connaissances en langue allemande, pour aller en camion à leur rencontre et les ramener prisonniers. Arrivés au niveau de la ferme de Kerringant, sur la route de Lannion-Perros, notre chef de groupe " Tonton " Keraudren fit stopper le camion par mesure de prudence pour éviter de se jeter dans la gueule du loup. Le camion se gara dans le petit chemin menant au château du Cruguil et nous primes position en embuscade de l'autre côté de la route derrière un grand mur bordant la chaussée et un talus délimitant une parcelle de terre.
Pour nous renseigner sur la situation, nous demandâmes à une cycliste qui roulait en direction de Lannion, de nous prêter son vélo et l'un de nous, Pierre Morvan, partit en vélo vers Perros, en bras de chemise, un revolver dans la poche. Une dizaine de minutes plus tard, il revint, rendit le vélo et nous dit avoir vu venir un groupe de cyclistes allemands, le fusil en bandoulière ; au nombre d'une dizaine, ils n'arboraient aucun drapeau blanc, de sorte que, manifestement, ils ne venaient pas se rendre. Nous prîmes donc la décision de les attaquer.
Cinq minutes s'étaient à peine écoulées que nous les vîmes arriver, montant la côte en " danseuse ". Notre chef nous ordonna de n'ouvrir le feu que lorsqu'ils seraient tous arrivés sur le plat dans la ligne droite, à 200m environ de nous. Au commandement " feu ! " notre fusil mitrailleur et les fusils crachaient leurs balles, fauchant en deux secondes tous les Allemands étendus sur la route, les survivants roulèrent dans le fossé traînant avec eux les morts et les blessés et, en moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, il ne resta sur la chaussée qu'une dizaine de vélos enchevêtrés. " On les a tous descendus " cria l'un d'entre nous. Nous nous apprêtions donc, avec beaucoup de circonscription et de prudence à nous en approcher pour faire prisonniers les survivants et emporter les morts et les blessés, lorsqu'une violente rafale d'armes automatiques nous passa au dessus de la tête, fauchant les fougères au ras du talus derrière lequel nous nous abritions. Les cyclistes que nous avions abattus constituaient une avant-garde d'éclaireurs et le gros de la troupe arrivait derrière, à pied et avec des charrettes. Et alors le véritable combat commença.
Les Allemands, au nombre d'une cinquantaine semblait-il, nous avaient repérés. Ils s'étaient dispersés dans les champs, s'abritant derrière les talus tout comme nous. Il leur était impossible d'avancer vers nous sans se mettre à découvert au milieu des champs, mais on se rendait compte qu'ils cherchaient à nous encercler tout en restant à l'abri des talus. Ils tiraient sans arrêt dans notre direction et nous ne jetions un coup d'oeil par dessus notre talus que durant une fraction de seconde. De temps en temps, nous apercevions une silhouette courant et se jetant à terre. Nous tirions aussitôt sur cette cible mouvante mais n'avions pas le temps d'ajuster notre tir. Quant à moi, armé d'une mitraillette Sten portant à 50m, je ne risquais pas de leur faire mal, mais je tirais quand même n'était-ce que pour faire du bruit ! L'ennemi lançait aussi des grenades offensives, mais ii était trop éloigné pour nous atteindre.

Champ de mines
Le temps passait et la fusillade restait intense, de part et d'autre. Le soleil tapait dur derrière nous et nous suions à grosses gouttes. L'ennemi, nous croyant probablement beaucoup plus nombreux que nous étions en réalité, ne gagnait du terrain que très lentement et demeurait invisible la plupart du temps. Mais voilà que nos munitions venaient à épuisement et il était urgent de battre en retraite. Nous nous apprêtions à sauter dans le champs de derrière lorsque l'un de nous cria : " Non !, pas par là, c'est un champ de mines ! ". Effectivement, chose que personne n'avait remarqué auparavant, nous vîmes une grande pancarte " Achtung Minen ". Il nous fallait donc nous sauver par la grande route, en pleine ligne droite contrôlée par l'ennemi, sous leur feu des mitrailleuses.
Nous nous groupâmes auprès de la sortie du champ et " Tonton " prenant son élan, traversa la route en trois enjambées, se laissa tomber dans le fossé profond d'une cinquantaine de centimètres, s'éloigna de quelques mètres en rampant, puis cria " Au suivant ! ". Les Allemands l'avaient vu traverser, certainement car, lorsque le suivant s'élança, les balles ricochèrent sur le bitume. Mais la traversée ne durait qu'une fraction de seconde et le temps d'appuyer sur la gâchette, la cible avait disparu. C'est ainsi, qu'entre chaque rafale, nous traversâmes la route à tour de rôle. En rampant, nous atteignîmes le chemin encaissé menant au Cruguil où nous étions à l'abri du tir de l'ennemi. Mais notre camion n'était plus là ; le chauffeur entendant cette fusillade infernale, pris de peur, était parti rejoindre le poste central du Rusquet. Nous n'avions d'autre ressource que de rejoindre notre campement à pied. C'est à ce moment là que nous aperçûmes que l'un d'entre nous saignait d'une fesse : une balle lui avait arraché un morceau de tissu de son pantalon, mais aussi un morceau de peau du derrière. Heureusement, la blessure n'était que très superficielle et le saignement s'arrêta de lui-même. C'était un vrai miracle que nous soyons sortis indemnes d'une situation aussi tragique.
Après une heure de marche dans des chemins de campagne et nous être arrêtés dans une ferme pour boire du cidre car nous avions très soif, nous aperçûmes le clocher de la chapelle du Rusquet. Il commençait à être tard et le soleil était déjà bien bas. Du poste central, nos compagnons avaient entendu le vacarme de la bataille qui avait duré plus d'une heure. Ensuite était survenu le silence total, ils ne pouvaient que penser que nous avions été tous tués. Aussi, nous voyant arriver sur la route ils se précipitèrent à notre rencontre, tout joyeux. Le capitaine nous embrassa, les larmes aux yeux, car il s'était fait le reproche de nous avoir aussi imprudemment envoyé à la mort.
Le lendemain matin, une fourgonnette arborant un drapeau blanc et la Croix-Rouge stoppa devant notre poste. Il en sortit le Docteur Saliou, adjoint au maire de Perros-Guirec et membre de la Résistance, demandant l'autorisation de passer pour conduire des blessés à l'hôpital de Lannion afin de subir une intervention chirurgicale. Nous jetâmes un coup d'oeil à l'intérieur et vîmes six soldats allongés. C'étaient les victimes du combat de la veille, mais aucun ne semblaient blessé gravement. Nous apprîmes qu'il n'y avait eu aucun mort. J'en fus soulagé car, malgré les sentiments patriotiques, j'avais déjà trop le respect de la vie humaine pour souhaiter la mort de quiconque, même d'un ennemi.
Peu après nous vîmes aussi arriver Joseph, le Tchèque, accompagné d'un paysan. Lors du combat et de sa chute, il avait couru à travers champs, s'était égaré et avait trouvé refuge dans une ferme où il avait passé la nuit.
Durant la nuit, nous entendîmes sur l'aérodrome le bruit des Allemands effectuant les chargements de vivres, matériels, armes et munitions dans les charrettes, puis leur départ en direction des blockhaus de La Clarté. Le lendemain après-midi, un agent de liaison vint nous prévenir que la garnison de La Clarté, au complet, venait se rendre, à pied, sans armes, drapeau blanc en tête. Cette fois tout notre groupe partit à leur rencontre et prit position au même endroit où s'était déroulé la bataille deux jours auparavant.
Effectivement, la colonne allemande arriva, agitant le drapeau blanc, les mains sur la tête. Les prisonniers furent parqués dans le grand champ devant la ferme de Keringant, puis fouillés par nos maquisards. Ils avaient perdu de leur " superbe " et tremblaient comme des feuilles mortes, se rappelant les atrocités qu'ils avaient commises contre les maquisards du bois de " Coat-Barch en Louannec, où le 9 juin plusieurs résistants furent tués au combat et les survivants faits prisonniers et fusillés. Ils craignaient des représailles de notre part, mais tous mes compagnons restèrent dignes et humains et aucune cruauté ou exaction ne fut commise à leur encontre.
Ils passèrent la nuit à la belle étoile et le lendemain, nous les conduisirent dans les locaux du vieux collège de Lannion où, les Américains qui venaient d'arriver, les prirent en charge, malgré les protestations de notre capitaine, les Américains exigèrent que nous leur remîmes aussi les déserteurs de l'armée allemande, le Tchèque Joseph et les deux Ukrainiens.
Jusqu'à tard dans la nuit, les Lannionnais fêtèrent joyeusement la libération de leur ville.

Épilogue
" Vingt ans après " comme disait Alexandre Dumas, je me présentai, en ma qualité d'Inspecteur central des impôts chargé du contrôle des successions, dans une magnifique propriété de la région de Saint-Brieuc dont je tairai le nom. Je fus reçu par un homme d'une quarantaine d'années à qui j'annonçai mon désir de rencontrer M. le Marquis de X.. Il me dit être le gardien et le jardinier et m'invita à le suivre. Parlant bien français, il avait un fort accent étranger, ce dont je m'enquis. Il me répondit qu'il était naturalisé français depuis une vingtaine d'années, mais d'origine thèque. Tout à coup, l'observant attentivement, je crus le reconnaître. " Vous appelleriez-vous " Joseph " par hasard " lui dis-je. " Oui ! pourquoi ? Vous me connaissez ? ".
Et je lui rappelai notre séjour au Maquis du Rusquet et le combat du Cruguil. Il me prit dans ses bras et me serra contre lui. Je vis deux larmes rouler sur ses joues. Il me dit être marié à une Française, avoir deux enfants et être heureux de son sort.
Ma mission accomplie je repartis en moto, des souvenirs plein la tête. Je n'eus pas l'occasion de rencontrer de nouveau Joseph. Mais aujourd'hui, arrivé au crépuscule de ma vie, certaines nuits où je ne dors pas, je revois en imagination la silhouette élégante de Joseph, son visage aux traits réguliers, ses beaux yeux bleus et son regard gai et franc ; et je revis en rêve les épisodes du combat du Cruguil.
François Thomas