ÉVASION DU FTP JEAN LEBRANCHU
LE 6 JUILLET 1944
DE L'ÉCOLE PUBLIQUE D'UZEL-PRÉS-L'OUST
Jean Le Branchu
LEBRANCHU Jean, Louis, Victor
Né le 5 juin 1920 à Caulnes (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor), décédé le 2 avril 2005 à Dinan (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor) ; instituteur ; militant syndical du SNI ; membre du commandement FFI dans les Côtes-du-Nord en 1944 ; conseiller municipal (1959-1966) puis maire de Tréfumel (1966-1983) ; apparenté communiste.
Il était le fils de Henri, François LEBRANCHU et de Rosalie HAINS, il épousa Hélène, Aline GAUVIN.
Instituteur, responsable FTPF sur le secteur de Caulnes (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor). Il fut arrêté lors d'une mission le 6 juillet 1944 entre Plouguenast et Uzel (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor). Détenu par des miliciens du Bezen Perrot à l'école publique d'Uzel dont il s'évasa.
Installé après guerre à La Sélande en Tréfumel. Chevallier de la Légion d'Honneur.
Jean LEBRANCHU raconte son évasion
En chemin pour une réunion à Corlay où l'on devait me confier des responsabilités départementales à l'Etat-Major des Côtes-du-Nord, je suis arrêté au lieu dit "Les Tailles Aubin", commune de Saint-Hervé, près d'Uzel, par une colonne allemande assistée d'un groupe d'autonomistes bretons de la formation PERROT. Avec Georges Le GAC, un ami qui m'accompagnait et devait me succéder dans le secteur FTPF de Dinan, je suis conduit pour un "interrogatoire" à l'école publique d'Uzel alors occupée par les troupes allemandes.
L'école d'Uzel n'était pas une prison. C'était pire. Pour les détenus, il y était impossible de communiquer avec qui que ce soit de l'extérieur et surtout pas avec leurs familles. La plupart d'entre eux, d'ailleurs, avaient de fausses identités. Et puis, on ne leur en donnait pas le temps. Pour les nazis et leurs séides, ce qui importait, c'était de liquider au plus vite ce bétail disparate. De la salle de classe de transit située au rez-de-chaussée, on entendait les cris de ceux qu'on venait de conduire à l'étage où se trouvaient, avant réquisition, les logements des enseignants. Dans cette salle de classe, le silence y était de règle, soit qu'il fut commandé par le soldat de garde, soit qu'il fut délibérément consenti afin de déjouer les plans d'un "mouton" de service. Tout au plus, pouvait-on échanger avec le voisin immédiat quelques signes furtifs ou quelques mots très brefs.
D'ici, on ne déportait pas. Battu en Normandie, traqué de toutes parts, l'ennemi, tel un fauve aux abois au paroxysme de la rage, assouvissait sa barbarie jusqu'au moment où il serait obligé de fuir.
Il y avait à l'étage deux chambres de tortures. Dans la première, trois colosses nazis officiaient avec bâtons et cravaches. Dans la seconde les miliciens de la Bezen Perrot continuaient le travail. Ils liaient les chevilles et les poignets du prisonnier et en venaient tout de suite aux arguments humiliants et frappants.
A l'école d'Uzel, il y avait le prisonnier, qui techniquement privé de tout mouvement, ne pouvait même pas se tortiller sous la volée de coups de bâton et de matraque des tortionnaires Allemands ; et, bâillonné et ne pouvant crier, il se demandait si son crâne n'allait pas finalement imploser.
Il y avait celui qui, confié ensuite aux tortionnaires de la milice Perrot pour la séance suivante, et alors libéré de son bâillon, hurlait de son fort accent étranger : "Arrêtez ! Arrêtez ! Je vais parler..." Mais, ayant alors repris un peu de souffle l'espace d'une courte pause, il restait bouche fermée.
Il y avait celui qui, toujours pieds et poignets liés, mettait au défit de tirer, le lâche qui ne cessait de lui appuyer le canon de son pistolet dans sa bouche, sur la tempe, sur le cœur.
Celui aussi qui, pour tenir encore, serrant les dents, synchronisait les silences les plus obstinés avec les coups de schlagues les plus douloureux et, au contraire, hurlait à pleine gorge quand la région fouettée était le moins sensible. Car il vient un moment, dans ce cas, où les chairs broyées ne transmettent plus au cerveau avec autant d'acuité le message de la douleur.
C'est que, face aux brutes allemandes et à leurs trop zélés serviteurs, il fallait se montrer dignes de ceux qui avaient tout sacrifié pour vaincre l'esclavage prévu par la folle et monstrueuse idéologie hitlérienne. Il fallait donc résister aux menaces, aux coups méthodiquement appliqués, entrecoupés de traitements humiliants. Mais il fallait aussi éviter que la fuite malencontreuse d'un seul mot n'aboutit à d'autres arrestations, à d'autres massacres. Les noms, les adresses ou les lieux de rencontre des responsables connus devaient rester secrets : c'est à cette condition seulement que l'organisation des effectifs et la réception des parachutages assureraient la réussite de l'insurrection générale et, finalement, la libération.
Après plusieurs heures de ce régime auquel nous fûmes soumis mon ami Georges et moi, le chef expliqua à ses subordonnées : "Ils sont chauds, ils ne parleront pas". Et il entraîna ses amis dans une chambre située en face de la notre, en face d'un couloir. Il m'avait au préalable apporté une couverture car avait-il dit : "il est capable de claboter". Un moment après, je constatais que nos tortionnaires s'étaient endormis. Je fis signe à Georges de s'approcher. Nous nous libérâmes mutuellement de nos liens, d'abord avec les dents. Nous en fîmes autant pour un camarade de misère. Dès que nous fûmes certains que nos geôliers dormaient profondément, Georges eut vite fait de confectionner une corde avec ma couverture et nos ceintures. Il l'attacha au balconnet situé derrière la fenêtre qui donnait sur un terrain séparé de la route par un pan de mur. Toujours avec son aide, je fus bientôt en mesure de retomber sur la chaussée. Il était temps, la corde venait de lâcher sous le poids du troisième évadé dont les cris alertèrent nos tortionnaires.
J'étais pieds nus. Je n'avais plus, outre mon pantalon, qu'une chemisette bleu-marine, le tout plus ou moins en lambeaux. Parvenu à un fossé plein de boue fétide en face l'entrée d'un baraquement en briques, je m'arrête pour me badigeonner les pieds et les bras de cette boue afin de les rendre moins visibles à la clarté de la lune. Le baraquement était en L, l'angle interne du côté de la rue. A environ 50 centimètres de la paroi la plus longue, un escalier conduisait vraisemblablement à un abri souterrain. Je venais d'y arriver lorsque j'entends les sommations d'une sentinelle allemande. Peu de temps après, je devine un détachement qui interroge Georges en parfait français : "Est-ce par ici qu'il est venu ?". Mon ami n'en savait rien. Les bottes d'un soldat martèlent la descente et remontent bientôt, en même temps qu'une lampe de poche balaie de son faisceau l'angle de mon refuge. Pas suffisamment cependant, car les hautes herbes qui occupent l'espace entre le mur et le bord de l'escalier sont assez drues pour me dissimuler. En effet, mes poursuivants quittent le recoin. Ils se dirigent vers l'entrée du bâtiment et je les entends qui le fouillent pour finalement le quitter. C'est donc qu'ils ne l'occupent pas en permanence. Pourtant, je respecte un certain délai de sécurité afin d'éviter la rencontre toujours possible de quelque traînard. Puis je me décide à explorer le baraquement. La partie contiguë à ma cachette, c'est à dire la portion la plus courte du L contient un entassement d'objets disparates. J'avise bientôt deux paillasses entre lesquelles je m'introduis, c'est ainsi que je passe le reste de la nuit.
Alors qu'il fait grand jour, j'entends à nouveau des bruits de bottes et des conversations en langue germanique provenant de la grande salle. Là, on se met à limer, à scier, à donner des coups de marteau. Je subirai cette ambiance jusqu'au retour de la nuit, cette seconde nuit que j'attends anxieusement pour tenter la seconde étape de mon évasion. Mais les allées et venues d'une sentinelle à brefs intervalles dans la rue voisine ne me laissent qu'un faible espoir...
Ce fut à la faveur d'un violent orage que je me risquais à traverser cette rue, au delà de laquelle je devais retrouver la campagne. En attendant, j'avais besoin d'être soutenu pour récupérer quelques forces. Je me dirigeai donc vers la première maison que je vis, une bâtisse d'allure bourgeoise que, plus tard, revenu sur les lieux, j'identifierai comme étant le presbytère. Gravies les trois ou quatre marches du perron, j'allais frapper à la porte, lorsque j'avisais un écriteau en Allemand : "Wasser." Ce n'était pas là que j'allais trouver l'accueil escompté. Je poursuivis mon chemin sur la gauche ; je bus l'eau infecte d'une ornière et, à l'aube, je m'arrêtais à la ferme de Monsieur LEMARCHAND Eugène, cultivateur à La Croix de l'Argentière en Uzel. Mes appels au secours restant vains, je pénétrais dans une remise en appentis à usage d'écurie. Une jument y était couchée ; je m'étendis sur elle pour avoir un peu de chaleur. C'est dans cette posture que Monsieur LEMARCHAND, habitué à se lever très tôt, me découvrit. Il me dit: "Vous êtes au moins l'évadé de l'école d'Uzel ; les miliciens sont venus ici, hier. Furieux, menaçants, ils ont fouillé tous les bâtiments. Je regrette de ne pouvoir vous garder ici car ils sont capables de revenir. Mais vous avez eu de la chance : la jument est méchante, elle mord, et tape." Là-dessus, il attelle sa bête à la charrette, parvient à me hisser à bord. Il me recouvre d'une grande brassée de fourrage vert et me conduit dans un coin perdu de campagne, chez Monsieur LE CLEZIO à la Ville Neuve, après rapide discussion, nous poursuivons le plus vite possible jusqu'à une troisième ferme, celle Monsieur JOUAN Pierre, située une centaine de mètres plus loin. Celui-ci décide alors de me planquer dans l'un de ses bâtiments, une très vieille maison où il y a une réserve de fagots au rez-de-chaussée et du foin au grenier. Une voisine mise au courant, Anne-Marie AUDIERNE, âgée de soixante dix ans environ, offrit ses services pour venir en aide au "gars de la Résistance". Chaque jour elle m'apportait sur ma couche de foin, les repas qu'elle préparait avec les aliments fournis par les voisins. Je lui causais bien des soucis. Je vomissais le lait à peine ingurgité, de même les jardinières de légumes frais pourtant, forts appétissants. On fit venir le docteur BLECON. Il se montra prudent et courageux : sa mission était difficile, à la fois pour lui et pour moi, mais il sut me rassurer. L'appétit ne tarda pas trop à revenir. Ce furent les cerises - des bigarreaux - qui, en fin de compte, me sauvèrent. Elles me donnèrent aussi l'occasion de réfléchir à la célèbre chanson, le cœur bien en peine…
Au bout d'une dizaine de jours, après m'être rééduqué à la marche sur une énorme poutre contiguë au tas de foin, j'avouais à mes hôtes ma profession d'instituteur et leur demandais les noms de ceux de mes collègues qui se trouvaient dans les communes voisines. J'appris ainsi qu'un camarade d'Ecole Normale, Raymond DONNIO, était alors chez ses parents, qui tenaient une scierie au lieu dit "Le Maraudet" en Quillio. On m'avait déniché une paire de bonne chaussures de cuir et une longue redingote noire en queue de pie, de celles qu'on revêtait autrefois dans les grandes circonstances. Ainsi accoutré dès la nuit suivante, je suivis Pierre JOUAN à travers le bocage jusqu'à une cinquantaine de mètres du but que je voulais atteindre. Je séjournais une semaine au logis de la famille DONNIO, où tout le monde me soigna à qui mieux-mieux. Puis, je demandais à Raymond de m'accompagner chez les résistants au bourg de Saint-Gilles-Vieux-Marché. Ils me pilotèrent à travers landes et bosquets, à la barbe des guetteurs ennemis de Notre Dame de Lorette, jusqu'au domicile de Jean QUERE chef du maquis de Mûr de Bretagne. Celui-ci et sa femme me réservèrent aussi un accueil affectueux, allant même jusqu'à me prêter leur propre lit.
Au terme de cette dernière étape, je pouvais enfin découvrir l'Etat-Major départemental FFI - FTPF, après environ un mois de voyage qui, plus tard, devait se révéler des plus dramatique. En effet, le corps de Georges LE GAC fut découvert le 20 octobre 1944, dans la forêt de l'Hermitage-Lorge, parmi ceux de cinquante quatre autres suppliciés. J'apprenais alors qu'à l'école publique d'Uzel, nous avions eu pour compagnon de misère un ressortissant de nationalité roumaine, vétérinaire à Moncontour, du nom de PALARIA Léon. Il s'était fracturé la cuisse lors d'un contact trop brutal avec le sol. Les nazis et leurs séides s'étaient cachés dans la même forêt pour l'achever sauvagement.
N.B : Ce n'est qu'après la Libération du département que j'ai appris, en leur rendant visite, les noms et adresses de mes sauveteurs de la commune d'Uzel.
Sources : Les cahiers du Comité pour l'Étude de la Résistance Populaire dans les Côtes-du-Nord - n°5 "La Résistance dans le sud-ouest du département des Côtes-du-Nord" - novembre 1997 ; mairie de Tréfumel pour l'état civil et Alain PRIGENT.
Jean Lebranchu montrant la pièce dans laquelle il fut détenu et la fenêtre par laquelle il s'évada.
Jean Lebranchu devant la plaque rappelant le martyr de Résistants assassinés par les Allemands aidés par les miliciens du Bezen Perrot.