LE 22 JUILLET 1944,
JEAN DAGORN ET FRANCOIS PRIGENT
TUÉS AU COMBAT
A PEN-AR-GUER EN PLEUMEUR-BODOU


témoignage d'André MEUDIC
membre de l'Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance


François PRIGENT
[ 313e visite ]

Jean DAGORN

► photos de la stèle
► photos du tragique événement
► plan des lieux

Jean DAGORN et François PRIGENT faisaient partie de la compagnie FTP (Francs-Tireurs-et-Parisans français) "Gabriel Péri" de Perros-Guirec, du nom du journaliste du journal l'Humanité fusillé le 15 décembre 1941 au Mont-Valérien à Suresnes (Seine ; Hauts-de-Seine) près de Paris. François PRIGENT était responsable d'un groupe sur Trégastel.

Le 4 juin 1944, lors d'une opération de police organisée par la Gestapo guidée par des autonomistes de la Bezen Perrot et un membre du kommando de Landerneau.
Dans le secteur de Perros-Guirec (Perros-Guirec, Pleumeur-Bodou et Trégastel), deux personnes furent abattues, une personne décéda sous la torture, dix autres furent envoyées en camp de concentration, seules trois en revinrent.
Ce jour là, les militaires allemands aidés de leurs supplétifs, sont à la recherche de François PRIGENT.
Ne pouvant l'arrêter les militaires allemands incendièrent sa maison.
François PRIGENT, "Fanfan" décida de continuer le combat, avec son groupe en partie décimé, au plus près de la côte, dans les installations du mur de l'Atlantique, zone côtière interdite sans autorisation où grouillent des militaires allemands.
"Fanfan" et son groupe, appuyés par des éléments patriotiques de la population, en particulier par des cultivateurs qui renseignent, logent, nourrissent le groupe, ceux-ci peuvent continuer à mener des actions.
Ce 22 juillet 1944, nous sommes à deux semaines de la libération du secteur.

André MEUDIC retrace le drame dont il a été témoin le 22 juillet 1944 avec sa famille
" J'étais âgé de 12 ans et demi au moment des faits. Ce samedi 22 juillet 1944 peu après 17 heures, près de notre maison située entre Guéradur et Barnabannec sur la commune de Pleumeur-Bodou, se produisit un effroyable événement dont je fus le témoin oculaire. Après notre collation de 16 heures, faite d'un jus d'orge grillé et de pain noir, j'avais pour habitude d'apporter notre pot de lait dans une petite ferme (chez Eugène AMOURET et Marie FESSANT), dans le but d'avoir après la traite des vaches notre lait quotidien.

En quittant la maison, alors que mon frère Roger âgé de 9 ans était allé à la ferme voisine, chez Tonton DEO, comme nous l'appelions, s'amuser et s'occuper des chevaux et autres animaux, je me dirigeais vers Barnabannec. Au passage de la carrière qui appartenait à ma grand-mère Clotilde, je vis quatre résistants (1) que je connaissais depuis longtemps, pour les voir très souvent dans notre secteur. Je reconnu Fanfan et Jean DAGORN, lequel se trouvait dans le champ voisin de la carrière. Il semblait guetter quelque chose ou quelqu'un. Fanfan et ses trois autres camarades se trouvaient dans les fourrés qui remplissaient l'entrée de la carrière.

A peine avais-je franchi une cinquantaine de mètres avant de tourner dans le chemin de Crec'h-Ar-Gall, je me retournais et vis au niveau de notre maison deux Allemands à vélo circulant à gauche de la route venant de Guéradur. D'une manière très vive, ils balancèrent leur vélo contre le talus garni d'ajoncs et de fougères. J'étais à peine rentré dans le chemin que j'entendis crépiter les mitraillettes. Je courus vers la ferme en pensant que les trois camarades avaient pu s'échapper. Devant le silence qui suivi, je revins environ 15 minutes après à la maison.

Arrivant de nouveau sur la grande route, j'aperçus s'en allant sur son vélo, l'un des soldats allemands en direction de Guéradur. De l'autre côté de la carrière derrière un talus, le 2ème soldat allemand se cachait mitraillette au poing. Me retournant vers l'entrée de la carrière, je vis un homme abattu face contre terre. Dans les fourrés quelque chose bougeait. Je rentrais dans la maison et dis à ma mère ce que je venais de voir. Elle n'avait pas entendu la mitraillette. Elle repassait son linge et s'affola en me demandant "où est Roger ?". Il était chez Tonton DEO et arriva quelques instants plus tard.

une qurantaine de militaires allemands arrivent sur les lieux

Dans la demie heure qui suivie arriva une horde de soldats (environ une quarantaine), très excités dans deux camions, accompagnés d'une voiture décapotable dans laquelle se trouvait quatre à cinq officiers. Je sus par la suite que c'était Jean DAGORN qui gisait sur le chemin et Fanfan agonisait dans les fourrés.

Aussitôt commença une des pires choses qu'il m'a été donné de voir. Les soldats se ruaient dans tous les sens. Certains allèrent à la ferme de chez DEO prendre des cordes, du fil de fer. Ils commencèrent à traîner Jean DAGORN attaché par les pieds sur une centaine de mètres jusqu'à l'arbre fatidique qui allait devenir un présentoir de grappe humaine. Un soldat se hissa sur la branche maîtresse et passa le cordage pour soulever Jean DAGORN et le pendre par les pieds. L'un des pieds se décrocha, il fut ainsi accroché pendant près de quatre jours par un seul pied.

Le deuxième scénario commença avec Fanfan, ils le traînèrent également sur la route. C'est à ce moment-là que pénétra dans la maison un grand gaillard, les manches de chemise retroussées. Je croyais voir un boucher portant une casquette d'officier. Il s'adressa à ma mère dans un très bon Français. " Madame où est l'homme ici ?", ma mère lui répondit il n'y en a pas, il est mort. C'est lui le plus grand en me désignant. Nous avions perdu notre père en 1940, à l'âge de 34 ans. L'officier allemand, la prenant par le bras et la traînant jusqu'à la barrière du jardin, lui dit, suivez-moi Madame ! Là se trouvait l'infortuné Fanfan, encore vivant.

" Reconnaissez-vous cet homme Madame ? "  lui demanda l'officier. Ma mère avait du mal à répondre. Un autre Monsieur, d'un âge avancé avait déjà prononcé son nom. Ma mère le confirma. Fanfan ouvrit les yeux, sans doute pour la dernière fois. Je pense qu'il avait dût voir le sort qui l'attendait. Ma mère eut un malaise, elle fut ramenée dans la maison. Nous pleurions mon frère et moi, les Allemands nous bousculèrent.

Quelques instants après, sans savoir ce qui se passait, mon frère et moi retournâmes à la ferme où se trouvait Maria QUERREC, fille de Tonton DEO, seule à la maison. Roger resta avec elle (2). Moi je pris une binette sur l'épaule et parti par un petit chemin à quelque 800 mètres avertir la famille QUERREC qui se trouvait dans un champ. En leur conseillant de ne pas rentrer à la maison. Le père DEO ne revint que plus tard le soir. Pierre, le fils âgé de 15 ans et sa sœur Marie, rentrèrent pour ne pas laisser leur sœur Marie toute seule et s'occuper des bêtes.

Les Allemands étaient encore là, ils dansaient tels des sauvages, la danse macabre. Avant de partir peu avant minuit, ils avertirent que si quelqu'un s'avisait d'enlever les corps, ma mère et le père DEO les remplaceraient (3). Le père DEO était revenu avant leur départ. La nuit fut longue. Je restais avec ma mère jusqu'à deux heures du matin à surveiller l'odieux spectacle pour éviter l'enlèvement des corps. Vers 2 heures passèrent deux résistants qui voulurent les enlever. Ma mère leur demanda " de grâce ne les touchez pas, sinon j'irai les remplacer ". Je n'avais pas encore eu peur. C'est à partir de ce moment que la peur me gagna. Sans doute à cause de la nuit et de la fatigue. Je m'endormis peu après, aux dires de ma mère, qui ne se coucha pas cette nuit-là (4).

hommage de la population aux deux martyrs

Les trois jours qui suivirent furent aussi longs. Le dimanche, un peu avant midi, commença une procession silencieuse de gens qui avaient appris ce massacre, elle dura jusqu'au soir avant le couvre-feu. J'imagine, maintenant avec le recul, que toutes ces personnes avaient décidé de rendre un dernier hommage aux deux pauvres malheureux qui avaient payé de leur vie le retour de notre prochaine liberté et aussi voir le degré de cruauté et de cynisme exercé par les occupants nazis. Quelles terribles journées avons-nous endurés.
Le mercredi 26 juillet vers 11 heures du matin arriva un camion. Un soldat muni d'une hache coupa les liens sur la branche. Les deux victimes de la barbarie tombèrent dans le jardin et furent balancées dans le camion qui les conduisit au camp de Servel où elles furent jetées dans une fosse commune. Un homme de Pleumeur-Boudou, requis, permit de les retrouver quelques jours plus tard. Il avait assisté malgré lui à la dernière séance. Un pan de blouson de cuir de Fanfan était resté hors de terre.
Ce récit je le devais à la mémoire de toutes les victimes qui ont payé de leur vie, le retour à un peu de liberté. Car malheureusement les SS existent encore. N'oublions jamais et luttons.

André MEUDIC.


(1) Les quatre résistants : François PRIGENT, Fanfan ; Jean DAGORN ; Jacques MARGATÉ qui échappera de peu à la rafle du 4 juin 1944 à Perros-Guirec et un Anglais deeurant à Trégastel.

(2) Roger le frère d'André, âgé de 9 ans à l'époque se souvient bien de cet épisode :
"Les Allemands grimpaient aux poteaux et tiraient sur tout ce qui bougeait. Ils tirèrent sur une grand-mère en coiffe, dans un chemin creux. Elle ne dut son salut qu'en se plaquant contre un talus. Un soldat se rendit à l'endroit où il avait tiré. Devant l'ennemi qu'ils avaient cru abattre, ils déchantèrent et ce soldat raccompagna Madame MELEDER à son domicile de Guéradur en tenant son fusil à bout de bras pour être bien vu de ses collègues".

(3) Après avoir reconnu Fanfan, Madame Louisette MEUDIC fut ainsi interpellée par les Allemands : "On va vous les mettre là dans l'arbre. Si quelqu'un y touche, tout le village y passe !".

(4) "Les nazis ont dansé jusqu'à minuit" se souvient Madame MEUDIC.

En 1999, une stèle commémorative fut mise en place à proximité du lieu du tragique événement par l'ANACR, Association Nationale des Anciens Combattants et Amis de la Résistance sur une initiative d'André MEUDIC et Serge TILLY.

biographies
DAGORN Jean
Né le 26 septembre 1918 à rue Ty-Huellan en Perros-Guirec (Côtes-du-Nord, Côtes d’Armor) ; abattu le 22 juillet 1944 par des soldats allemands de passage à Pleumeur-Bodou (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor) ; marin de commerce ; FTP à la compagnie Gabriel Péri.
Fils de Louis Dagorn, marin et de Louisette, Marie Le Mallet, repasseuse, demeurant rue Ty-Huellan en Perros-Guirec.
Les Allemands incendièrent la maison de la famille Dagorn à l'aide d'un bidon d'essence.

voir la notice de Jean DAGORN sur le dictionnaire Le Maitron

PRIGENT François, Marie
Né le 20 février 1908 au 35 rue Villeneuve en Morlaix (Finistère) ; abattu le 22 juillet 1944 par des soldats allemands de passage à Pleumeur-Bodou (Côtes-du-Nord ; Côtes d’Armor) ; entrepreneur peintre en bâtiment et décorateur ; FTP à la compagnie Gabriel Péri.
Fils d’Yves, Marie Prigent, entrepreneur peintre en bâtiment et de Marie, Perrine Demeillat, ménagère.
François Prigent épousa Louisettette, Marie Le Gall le 19 septembre 1932 à Trégastel, le couple demeura rue Poull-Palud à Trégastel et eut une fille Francette.
Le 4 juin 1944, au cours d'une vaste opération de police les militaires allemands incendièrent la maison de la famille Prigent.

La maison reconstruite après-guerre porte le nom de "TY FANFAN", la "maison de FANFAN".

voir la notice de François PRIGENT sur le dictionnaire Le Maitron