Témoignage en 2003 de Louis LE FAUCHEUR
sur l'opération de police du 10 décembre 1943
au Collège Anatole Le Braz à Saint-Brieuc




Louis LE FAUCHEUR
LE FAUCHEUR Louis
Né le 29 novembre 1925 à Plérin (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor) ; décédé le 17 mars 2013.
Éléve au Lycée Anatole Le Braz de Saint-Brieuc (Côtes-du-Nord ; Côtes d'Armor) ; membre des FUJP (Front Uni des Jeunesses Pariotiques) ; arrêté par la Gestapo le 10 décembre 1943 au Lycée Anatole Le Braz de Saint-Brieuc.
Déporté au camp de concentration de Neuengamme en Allemagne ; libéré le 2 mai 1945 par l'armée américaine.
Louis LE FAUCHEUR devint professeur d'anglais au lycée Anatole Le Braz.
Il était le frère d'Yves LE FAUCHEUR qui fut maire de Plérin de 1989 à 2008.
Une rue de Plérin porte son nom.
Allocution prononcée par Louis Le Faucheur lors du 60ème anniversaire des événements du 10 décembre 1943.


"Aujourd'hui, comme chaque année le 10 décembre, les familles, les camarades, les amis se sont rassemblés autour de notre monument aux morts dans la fidélité et la piété du souvenir.
Vendredi 10 décembre 1943. Il y a soixante ans - c'était hier - la Gestapo arrêtait 21 jeunes résistants, dont dix huit élèves et élèves-maîtres du lycée Anatole Le Braz, membres, pour la plupart d'entre eux, du Front Uni des Jeunes Patriotes.
Dans notre classe de Terminale de Math Elem la matinée avait commencé comme un jour de classe habituel. Ma seule préoccupation était le devoir de mathématiques que nous devions rendre le lundi suivant ; j'étais loin de l'avoir terminé! il devait rester inachevé!
Le cours de M. Bars, notre professeur de philosophie, se déroulait paisiblement depuis 1/4 d'heure quand, brusquement, s'ouvrit la porte de la classe où se posta un soldat allemand en armes. En raison de notre activité résistante, je me posais quelques questions sur cette présence insolite. J'en eus vite la réponse quand le censeur entra, accompagné d'un civil et d'un officier. Je reconnus l'officier allemand croisé quelques jours plus tôt à l'angle de la rue du Port et de la rue Renan, alors que je me rendais au lycée.
J'avais alors été intrigué par le parement noir de son col d'uniforme et par l'insigne à tête de mort de sa casquette -un uniforme qui - hélas! allait nous devenir familier dans les camps de concentration : l'uniforme des S.S.
Nous nous levâmes à l'appel de nos noms : Le Cornec, Le Faucheur, Le Houérou, Le Joncour, Le Roy, Rinvet. Escortés par le soldat, nous trouvâmes sous le préau de la cour les camarades arrêtés dans d'autres classes. Victimes d'une dénonciation, nous étions désormais entre les griffes de la Gestapo. Seuls trois camarades prévenus juste à temps, dont Jean Hudo, chef de notre organisation échappaient au coup de filet qui nous avait été tendu.
Le bilan de cette matinée fatale fut très lourd : trois fusillés, six disparus dans les camps de concentration mais - leurs noms figurent sur la base de notre monument à côté de ceux des combattants des Forces Françaises Libres, des Déportés, des Résistants tombés dans les maquis et lors des combats de la Libération - Le lycée a donné beaucoup à la Patrie - C'est la mémoire de tous ces volontaires de la Liberté que nous honorons aujourd'hui.
Je voudrais m'adresser, d'abord et surtout, aux jeunes élèves de cette assemblée, tenter de leur expliquer les raisons de notre engagement dans la Résistance. Depuis l'effondrement de juin 40, défaite militaire, politique, morale, sans précédent dans notre histoire, le poids de l'occupation ennemie s'aggravait, alourdi de surcroit par la collaboration du gouvernement de Vichy : mise à l'index dans la presse des citoyens dont les opinions philosophiques ou politiques les classaient parmi les contestataires, fermeture des Ecoles Normales d'Instituteurs, statut des Juifs et persécutions, réquisitions et pénuries de toutes sortes, exactions - et pire encore : arrestations arbitraires, disparitions mystérieuses, fusillades de résistants et d'otages. Qu'est devenu le modeste cordonnier dont l'échoppe au bas de la Place de la Poste portait l'inscription "Jùdiçhes Geschâft -Entreprise juive"? Un jour sa porte resta définitivement close. Qu'est devenu cet artisan, sans doute membre d'un réseau de résistance, dont le compagnon de travail ne pouvait s'expliquer l'absence ?
Je pense aussi à ce résistant inconnu qu'un matin d'août 1943 ils vinrent fusiller près de mon village de Saint- Laurent, dans un vallon isolé au dessus du centre Hélio-marin? Je pense à nos deux camarades élèves-maîtres, membres du Front Patriotique, Yves Harnois et Maurice Letonturier, arrêtés en juin 1943 par la police de Vichy. Ils furent tous deux condamnés à un an de prison par un tribunal Français puis livrés à la Gestapo et déportés aux camps d'Auschwitz et de Buchenwald d'où Yves Harnois ne revint pas.
Cette répression nous indignait, nous révoltait. Entre le vieux maréchal qui prêchait la résignation dans la défaite et le Général de Gaulle qui appelait les Français à se rassembler et à s'unir dans la Résistance, le choix était l'évidence même. Nous donnâmes notre adhésion au Front Patriotique de la Jeunesse qui se développait en 1942 sous la direction de Jean Hudo et des élèves-maîtres réfugiés au lycée.
Notre engagement coulait de source. Nous étions jeunes animés par un esprit de Résistance puisé dans notre éducation familiale et dans l'enseignement de nos maîtres. A la notion de Patrie - La terre de nos pères, dans le sens strict de ses limites terrestres étaient associée, au plus profond de nous-mêmes, les combats livrés pour la liberté - Nos parents et grands-parents ne s'étaient-ils pas battus 25 ans auparavant, au prix de quels sacrifices ! pour rejeter l'envahisseur au-delà du Rhin? Nos maîtres ne nous avaient-ils pas enseigné que la liberté ne souffre ni compromis ni compromissions ?
Le nazisme, fondé sur l'instinct de domination et sur la discrimination raciale, sur la haine et sur l'injustice portait maintenant le fer et le feu à travers l'Europe entière. Notre patrie était en danger. Ce n'est pas à 18-19 ans que l'on fait l'apprentissage de la défaite. "La liberté avait guidé les pas" des soldats de l'An II La liberté guidait aussi nos pas, les pas de tous les Résistants.
Au Front Patriotique notre tâche était simple ; une simple tâche de propagande : diffusion de journaux et de tracts, slogans et Croix de Lorraine à la peinture, destruction des affiches de la collaboration. Nous commençâmes à élargir nos activités au cours de l'été 1943. Je pense à mon camarade Pierre Le Joncour qui recueillit un aviateur anglais pour le cacher dans le grenier de sa grand-mère et le confier à une filière d'évasion. Notre groupe sabota, avec hardiesse - pour ne pas dire avec témérité - des équipements de l'armée allemande -Piquées d'épingles, sans doute, qui rappelaient cependant aux occupants qu'ils n'étaient pas chez eux.
Le 10 Décembre 1943
"Nous les lycéens et élèves-maîtres plus trois jeunes ouvriers d'usine, confinés dans une cellule inconfortable "La Fosse aux Lions" - comme nous l'avions aussitôt appelée - Bientôt Pierre Le Cornec fut séparé de notre groupe, puis Yves Salaün, puis Georges Geffroy - le pistolet d'un sous-officier allemand abattu lors d'une opération de récupération de courrier pour le compte de la Résistance ayant été découvert lors des perquisitions de la Gestapo.
La Gestapo traita durement nos trois camarades lors des interrogations. Transférés à la prison de Fresnes près de Paris, ils furent condamnés à mort par le tribunal militaire allemand. Pierre Le Cornec, Yves Salaün, Georges Geffroy tombaient au Mont Valérien le 21 février 1944.
Nous fûmes bouleversés par cette nouvelle qui nous plongea dans le désarroi.
Mars 1944
Moins impliqués, neuf d'entre nous - dont Pierre Jouanny sauvé par le silence de ses trois camarades -furent libérés. Nous restions neuf dans la "Fosse aux Lions". Coupés du monde extérieur comme nous l'étions, nous gardions cependant un certain optimisme, dû sans doute à notre jeunesse. Nous vivions d'illusions. Nous nous trompions gravement. Le 1er mai 1944 mon père fut autorisé à me voir pendant trois minutes. Après mon retour de déportation, il me rapporta les paroles de l'officier de la Gestapo : "Votre fils va partir en Allemagne. Vous ne le reverrez plus".
Notre sort était fixé. Le lendemain 2 mai, enchaînés deux par deux, nous quittions la prison de Saint-Brieuc pour une destination inconnue. Nous partions vers l'enfer des camps de concentration nazi, le camp de Neuengamme près d'Hambourg.
Les rares survivants parmi les "déportés ordinaires" de la plèbe des camps - dont notre groupe faisait partie -n'aiment pas évoquer leur expérience - Les mots nous manquent pour traduire la souffrance de ce que nous avons vu, subi et éprouvé dans notre nature d'être humains civilisés, les mots nous manquent pour exprimer l'abîme de misère, de promiscuité et de violence, de coups, d'humiliations et d'angoisse permanente, de fatigue écrasante et de faim. La faim qui, si on n'y prend pas garde, détruit toutes les barrières morales et transforme les hommes en loups, réalité incommunicable des camps qu'un camarade résume en cette simple phrase : "Ceux qui n'y sont pas allés n'y entreront jamais, et ceux qui y sont allés n'en sortiront jamais !".

Mi-Avril 1945
A la limite de nos forces, nous finîmes par échouer au camp-mourroir de Wôbbelin, nous finîmes entre Hambourg et Berlin. Le 2 mai 1945, 365 jours après avoir quitté la "Fosse aux Lions", des soldats américains de la 82ème Division Aéroportée forçaient le portail du camp ravagé par la famine et une épidémie de typhus.
Les liens de camaraderie qui nous unissaient, la solidarité morale née de notre engagement commun, nous avaient soutenus au long de nos épreuves. Hélas ! la résistance physique a ses limites : Note camarade Raymond Quéré, épuisé, nous quittait le jour même de la libération du camp.
Jean Lemoine et Michel Rouvais mourraient la semaine suivante.
Marcel Nogues nous quittait le 25 août, quelques semaines après son retour à la maison.
Jean Collet figurait sur la liste des libérés du camp de Belsen-Bergen. Il n'est jamais rentré.
Roger Le Houérou, séparé de notre groupe lors d'un appel à Neuengamme le 25 mai 1944 a été porté disparu.
Pierre Le Joncour est décédé des séquelles de sa déportation quelques années après son retour.
Ils étaient bien jeunes pour mourir - 18, 19 ans, après avoir défendu la juste cause de la France.
Par ces temps tourmentés et pleins d'incertitude, l'intégrisme politico-religieux et ses corollaires : le fanatisme, l'intolérance, le racisme, la terreur, font planer leur menace sur la Liberté et la Démocratie. Les Résistants disparus nous lèguent un message de paix, de justice, de solidarité et de partage. Ils nous rappellent chaque jour que la liberté n'est pas gratuite, ils nous rappellent que la liberté se mérite.
En ce soixantième anniversaire, les Résistants du lycée, élèves et élèves-maîtres, les deux survivants du 10 décembre 1943, mon ami Guy Allain et moi-même, nous voyons encore et toujours le visage jeune de nos camarades martyrs.
Leur visage et leur regard reflètent la jeunesse de la valeur universelle qu'ils ont défendue : la Liberté.
N'oublions jamais !

Sources : Archives de l'ANACR.



devant le monument commémoratif du collège Anatole LE BRAZ, 6 anciens de l'établissement le 10 février 2004,
de gauche à droite X, Maurice LE TONTURIER, Pierre PETIT, Louis LE FAUCHEUR, Louis MASSEROT et Pierre JOUANY